Pourquoi les personnages de manga ont de grands yeux ? D’abord pour exprimer les émotions d’un seul regard, ensuite pour les rendre attachants : de grands yeux dans un visage rond évoquent l’enfance et la douceur. Ce style vient surtout d’Osamu Tezuka, l’auteur d’Astro Boy, qui s’inspirait des dessins animés de Disney, de Betty Boop et des actrices de la revue Takarazuka. Les mangas pour jeunes filles (shōjo) ont ensuite agrandi ces yeux et les ont remplis de reflets en forme d’étoiles.
Contrairement à ce qu’on lit parfois, ce n’est ni une invention du peintre Hokusai, ni une adaptation faite pour plaire aux lecteurs occidentaux. Voici d’où viennent vraiment ces grands yeux, et pourquoi tous les mangas n’en ont pas.
Pourquoi les personnages de manga ont de grands yeux : les 4 raisons
| Raison | En pratique |
|---|---|
| Exprimer les émotions | Un grand œil laisse la place aux larmes, aux reflets, aux pupilles qui rétrécissent : on lit la joie ou la peur sans un mot |
| Rendre le personnage attachant | De grands yeux dans un visage arrondi rappellent un bébé, ce qui déclenche une réaction de tendresse |
| Un héritage : Tezuka | Le « dieu du manga » a fixé ce style dans les années 1950, et des générations d’auteurs l’ont suivi |
| Des codes de lecture | Dans le shōjo, la taille et le dessin des yeux signalent notamment le genre du personnage |
Osamu Tezuka, Disney et la revue Takarazuka
Osamu Tezuka (1928-1989) grandit à Takarazuka, près d’Osaka. Sa mère l’emmène souvent au grand théâtre de la ville, où se produit la revue Takarazuka, une troupe de comédie musicale composée uniquement de femmes. Le maquillage de scène des actrices, avec leurs grands yeux brillants, marque durablement son dessin.

Son père lui montre aussi les films de Walt Disney. Tezuka devient un fan absolu : il aurait vu Bambi plus de 80 fois. Les grands yeux de Bambi, de Mickey Mouse et de Betty Boop font partie des modèles cités par les historiens de l’animation pour expliquer son style.
En 1952, il lance Tetsuwan Atom, connu en France sous le nom d’Astro Boy, un petit robot aux yeux immenses. L’adaptation animée de 1963 est la première série animée japonaise diffusée chaque semaine à la télévision. Le succès de Tezuka, surnommé le « dieu du manga », installe ce style chez toute une génération de dessinateurs.
Le shōjo manga et les yeux étoilés
Les mangas destinés aux jeunes filles ont poussé l’idée beaucoup plus loin. Le terrain avait été préparé par Jun’ichi Nakahara (1913-1983), illustrateur du magazine Shōjo no Tomo qui, selon l’universitaire Nozomi Masuda, a beaucoup fait évoluer les yeux des personnages du shōjo.
- Milieu des années 1950 : Tezuka et Shōtarō Ishinomori remplacent parfois la pupille par une grande étoile, aux moments clés.
- 1958 : Macoto Takahashi publie Arashi o koete. Il reprend les yeux de poupée de Nakahara (grands, pleins de reflets, avec de longs cils) et y ajoute points, étoiles et couleurs dans l’iris. On le surnomme le « roi des reflets dans les yeux ».
- Fin des années 1950 : Miyako Maki, l’une des autrices les plus populaires de l’époque, adopte ce style, qui se répand dans tout le shōjo.
- Années 1960 et 1970 : le dessin des yeux devient un terrain d’expérimentation (cils allongés, iris en cercles concentriques, reflets scintillants), et les autrices du « groupe de l’an 24 » font encore évoluer le style du shōjo.
Dans ces mangas, les cases se resserrent souvent sur le visage pour montrer ce que ressent l’héroïne à travers son regard. Les yeux deviennent aussi un marqueur de genre : les personnages féminins ont en général des yeux plus grands que les personnages masculins.
Pourquoi de grands yeux nous attendrissent
L’éthologue autrichien Konrad Lorenz a décrit dans les années 1940 le « schéma du bébé » (Kindchenschema) : un ensemble de traits enfantins, dont les grands yeux et les joues rondes, qui donne envie de protéger celui qui les porte. Des études plus récentes vont dans le même sens : en 2009, l’équipe de Melanie Glocker a montré que plus un visage de bébé est jugé mignon, plus les adultes se disent motivés à s’en occuper.

Les mangakas utilisent ce mécanisme, consciemment ou non. Un héros aux grands yeux paraît plus jeune, plus sincère et plus vulnérable. On retrouve la même logique dans l’esthétique « kawaii » (mignon).
Des personnages occidentaux ? La question du « mukokuseki »
Avec leurs grands yeux et leurs cheveux parfois blonds ou bleus, les héros de manga sont souvent perçus comme « occidentaux » par les lecteurs français. Au Japon, on parle plutôt de mukokuseki, littéralement « sans nationalité » : des personnages dessinés sans origine précise. Pour plusieurs chercheurs, ce style facilite la diffusion des œuvres dans le monde entier. Pour d’autres, comme l’universitaire américaine Susan J. Napier, il offre aussi aux lecteurs japonais une façon de s’évader de leur propre identité.
À l’inverse, quand un manga veut montrer un étranger, il force souvent le trait avec d’autres signes : cheveux blonds, façon de parler marquée.
Tous les mangas n’ont pas de grands yeux
Le style à grands yeux domine dans le shōnen et le shōjo, mais il n’a jamais fait l’unanimité. À la fin des années 1950, des auteurs comme Yoshihiro Tatsumi et Takao Saitō (Golgo 13) lancent le gekiga, littéralement « images dramatiques » : un manga pour adultes, au trait réaliste et anguleux, en rupture avec le style rond de Tezuka. Le mot apparaît fin 1957 avec Yūrei Taxi de Tatsumi. Tezuka lui-même adopte un dessin plus réaliste à la fin des années 1960, pour des récits destinés aux adultes.
Et Hokusai ? Le peintre a bien publié à partir de 1814 des carnets de croquis intitulés Hokusai manga, mais ce sont des dessins séparés (paysages, scènes de la vie quotidienne, lutteurs de sumo, créatures surnaturelles) qui ne racontent pas d’histoire. Le mot « manga » n’y a pas le sens actuel, et rien ne relie ces carnets aux grands yeux des personnages modernes.
Les yeux, détail décisif d’une figurine
Sur une figurine, ce sont souvent les yeux qui font la ressemblance avec le personnage. En usine, les yeux et les motifs fins sont posés par tampographie (un tampon en silicone transfère l’image sur la pièce) : je détaille cette étape dans mon guide sur la fabrication d’une figurine. La peinture du visage fait d’ailleurs partie des points à contrôler pour repérer une copie, comme je l’explique dans mon guide figurine officielle ou contrefaçon. Pour comparer les éditeurs, consultez mon guide des marques de figurines manga et ma rubrique figurines.

Autre particularité qui surprend les débutants : le manga se lit de droite à gauche.
Questions fréquentes
Qui a inventé les grands yeux dans les mangas ?
Personne seul, mais Osamu Tezuka a été décisif dans les années 1950, en s’inspirant de Disney, de Betty Boop et des actrices de la revue Takarazuka. Les illustrateurs Jun’ichi Nakahara et Macoto Takahashi ont ensuite façonné les yeux brillants du shōjo.
Pourquoi les yeux brillent-ils autant dans les mangas pour filles ?
Les reflets, étoiles et cercles de couleur dans l’iris servent à montrer l’émotion. Macoto Takahashi a popularisé ce style à la fin des années 1950.
Les personnages de manga sont-ils censés être occidentaux ?
Non, pas en général. Leur style est dit mukokuseki, « sans nationalité » : ils sont dessinés sans origine précise, ce qui facilite leur diffusion dans le monde entier. Quand un auteur veut montrer un étranger, il utilise d’autres signes (cheveux blonds, façon de parler).
Tous les mangas dessinent-ils de grands yeux ?
Non. Le gekiga, né à la fin des années 1950, et de nombreux mangas pour adultes préfèrent un trait réaliste avec des yeux de taille normale.
Mis à jour le 14 octobre 2026 par Anthony Courtin.



